L’EXPERIENCE DU GESTE

Depuis 2008, Matthieu Parent développe une recherche photographique basée sur la rencontre et sur un savoir-faire original. Loin des nombreuses images faussement instantanées et spontanées que l’on retrouve partout, l’artiste se réapproprie certaines techniques anciennes de la photographie : l’ambrotype notamment, procédé dont la faible sensibilité nécessite un long temps de pose et une prise de vue à la chambre. Ses images ont ainsi l’apparence de vieilles photographies qui mettent en scène notre présent, voire la manière dont il pourrait être perçu dans plusieurs dizaines d’années. Elles font dialoguer la contemporanéité et l’histoire de la photographie.

Ses sujets rappellent tout un pan de la photographie documentaire américaine des années 1930, proposant une image objective de la réalité sociale. Ses personnages sont des hommes et des femmes du commun, vus dans leur vie quotidienne, parfois dans l’intimité de leur demeure ou bien à travers leurs métiers.

Le rapport que Matthieu Parent développe avec eux l’éloigne pourtant de la neutralité véhiculée par la photographie documentaire. Qu’ils soient de Marseille, d’Odessa ou de villes américaines, on observe à chaque fois la même intimité créée entre l’artiste et ses sujets, mais cette intimité là est teintée de pudeur et d’une certaine réserve. Le procédé de prise de vue à la chambre marque une distance entre l’objectif et le modèle ; celle-ci demeure d’ailleurs lorsque Matthieu Parent réalise ses images en numérique ou avec un petit Lomo. Il s’agit d’une distance respectueuse qui lui permet de se faire le témoin d’un échantillon de vie et de le retranscrire dans toute sa vérité et son essence.

Le moment de la rencontre est crucial. Le photographe s’implante dans un espace donné pendant plusieurs semaines, afin d’appréhender la réalité d’un quartier et de ses protagonistes, comme dans sa série sur Marseille, articulée en quatre volets (Le Retour de l’ambrotype, portraits de quartiers, 2009-2012). C’est cette phase de dialogue qui permettra ensuite d’esquisser une forme de narration à travers le portrait d’un être humain. Du fait d’un long temps de pose, le moment de la prise de vue crée ensuite une forme d’intimité entre le photographe et la personne portraiturée. Rester longtemps immobile devant l’objectif exige du modèle un certain lâcher prise et un rapport de confiance. Matthieu Parent parvient à saisir cette mise à nu qui n’est jamais trahie par un sourire factice ou par une expression artificielle.

Pour l’artiste, le processus de création est aussi important que le résultat final. Si le temps de la rencontre est déterminant, les résultats incertains de la prise de vue à la chambre sont ensuite développés, avec une part d’aléatoire et de surprise. Le hasard et l’accidentel du procédé sont valorisés, c’est pourquoi Matthieu Parent aime également utiliser le Lomo et en exploiter les défauts. Car son savoir-faire artisanal est aussi une pratique expérimentale et c’est bien ce qui confère aux images toute leur plasticité. Après avoir respecté un regard objectif au moment de la prise de vue, le photographe permet alors à sa subjectivité de refaire surface.

Les noirs et les gris sont profonds et les fonds sont très travaillés, comme si l’ambiance et l’air respiré étaient palpables dans l’image finale. Les murs ne sont jamais nus car la prise de vue renforce chaque défaut, chaque aspérité ou fissure pour en faire un détail caractéristique (Place du chien saucisse, 2009). Les ciels, très texturés, sont habités, notamment dans Littoral (2012), dernier volet de sa série marseillaise. Les images, généralement sombres, sont zébrées par des zones lumineuses. Elles ne sont pas données à voir comme éblouissantes, mais comme des blancs denses, matérialisant la lumière. Cette particularité, largement exploitée dans les ambrotypes, se retrouve aussi dans les prises de vue numériques en couleurs. Celles-ci, moins contrastées, mettent cependant en valeur des éclairages colorés, substantiels et tactiles (Regards croisés, Odessa, 2014-2015).

Malgré toute la latitude donnée à l’expérimentation au moment du développement, le temps de la prise de vue est soigneusement étudié. Choisir le cadre, poser la chambre, la fixer : rien n’est laissé au hasard à ce moment-là. C’est ce que l’on perçoit en particulier dans la série sur Le Port autonome (2009) et dans celle réalisée aux États-Unis (États-Unis de New York à San Francisco, 2010-2011). Le cadrage est mis en valeur, solidement assis, par les horizontales et les verticales du décor, qui sont autant de rappels de format. Une place est aussi laissée au trouble qui dynamise les compositions au moyen de grandes obliques traversant l’image. Au port autonome de Marseille, celles-ci soulignent la massivité du décor, sa monumentalité et par contraste, la fragilité de l’humain.

L’expérience, selon ses deux acceptions, est au cœur du travail de Matthieu Parent qui allie savoir-faire et expérimentation. Il revendique la photographie comme une expérience à la fois humaine et technique, où le geste, dont l’image conserve la trace, est aussi précieux que le discours.

Le Tigre a des Yeux Marine Rochard +33 (0)6 77 91 39 88 letigreadesyeux@gmail.com le-tigre-a-des-yeux.tumblr.com facebook.com/letigreadesyeux

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